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La peste aux portes d'Alès

(1721–1722)

par A. Claveirole

 

Bien que les répercussions cévenoles de la grande peste de Marseille aient déjà été évoquées dans notre bulletin (cf. L.C.C. nos 96 et 108), il nous a paru intéressant de montrer, à travers les délibérations consulaires de St-Paul-la-Coste, les mesures prises par les édiles locaux pour tenter de protéger tant bien que mal leurs administrés d'un fléau que les connaissances médicales de l'époque et les premiers balbutiements de l'hygiène ne permettaient pas d'éradiquer de manière sûre. C'est par milliers que se comptent les victimes de cette "contagion" à la Canourgue, Mende, Marvejols… qui fit disparaître, selon les endroits, entre le quart et la moitié de la population.

 

Le 28 août 1721, à l'initiative des consuls Etienne Fontanes et Pierre Féraud, le Conseil politique de la communauté de St-Paul-la-Coste se réunit d'urgence. L'affaire est tellement grave que le prieur Descans, curé de la paroisse, assiste à cette assemblée, malgré les rapports pour le moins chaotiques qu'il entretient avec ses ouailles. Pourquoi cette hâte ?

Au début du mois, le roi –averti de la contagion qui fait des ravages dans le Gévaudan– a décidé d'interdire à toute personne demeurant dans cette région d'en sortir "sous peine de la vie" et à tous les habitants des provinces voisines d'acheter ou d'introduire des denrées en provenance du Gévaudan. De plus, depuis que l'on sait que la contagion a attaqué la Canourgue, il est interdit à tous les habitants de St-Paul d'héberger des étrangers à la paroisse sans avoir, au préalable, fait viser leur certificat [1] par les consuls.

Or il est justement parvenu à l'oreille des consuls que, bravant ces mesures d'intérêt public, le sieur Lichière héberge chez lui quatre personnes originaires du Gévaudan: Guillaume Peiry, Jean Breilot, Alexy Matet et Louis Jullian. Aussi les consuls demandent-ils au Conseil de prendre d'urgence les mesures qui s'imposent.

Celui-ci ne lésinera pas: les personnes suspectes habitant chez Lichière seront mises en quarantaine dans la maison appelée Terre Rouge appartenant au Sr de Vaugran "atandu que c'est une maison écartée, hors de communication, et la plus propice…". On leur fournira (à leurs frais) les aliments nécessaires à leur subsistance "qu'ils viendront retirer à une distance convenable avec défance de rompre lad. quarantaine à peine d'estre punis suivant la déclaration du Roy et l'ordonnance de M. le duc de Roquelaure". A l'expiration de la quarantaine, tout habitant de St-Paul qui abriterait les quatre suspects serait frappé de 100£ d'amende. Quant au Sr Lichière, sa maison étant isolée, il fera la quarantaine chez lui, avec interdiction de communiquer avec quiconque.

Un mois plus tard jour pour jour, nouvelle réunion du Conseil politique. Sans doute est-il apparu entre temps aux consuls qu'il était bien difficile de contrôler la bonne application des mesures prises dans une paroisse aussi vaste à l'habitat si dispersé. On décide donc de diviser la paroisse en cinq quartiers et de nommer pour chacun d'eux des commissaires chargés de s'assurer, par des visites chez les habitants de leur ressort, que personne ne contrevient aux ordonnances du commandant de la province.

Les commissaires ainsi désignés seront:

pour Mandajors - Jean Dhombres ainé, Jean Delfieu de la Mouline et Pierre Delfieu dit Arbous, fils d'autre Pierre;

pour le Tieure et le Vilaret - Etienne Pagès et Chardon;

pour Fontane et Caresnove - Elie Dhombres, Jean Chantagrel et Jean Peironnenche;

pour Rouverbel et la rivière - Jean Blanc et Jacques Masbernard;

enfin pour le quartier de l'Eglise (renfermant le Cayla et la Cabane) - Jacob Pierredon, Jean Deleuze des Conques et Pierre Roucaute.

L'assemblée précise bien que, outre cette mission de contrôle, les commissaires désignés se doivent d'expliquer aux habitants les raisons des mesures prises et les sanctions auxquelles ils s'exposent en cas de non respect.

A la réunion suivante, du 6 octobre, il est fait état de diverses ordonnances rendues par le duc de Roquelaure et Mgr de Brennage sur les précautions à prendre pour se garantir du mal et sur la nécessité de venir en aide aux pauvres qui en seraient affligés. On décide à cette fin de créer un fonds de secours qui sera alimenté par une taxe perçue sur chaque habitant. Le prieur Descans, les consuls et le sieur Deleuze dressent sur le champ le rôle de cette contribution et on désigne les personnes chargées de faire la collecte dans chaque quartier. En cas de refus de paiement, les consuls sont autorisés à requérir de l'Intendant l'appui de la force publique.

Nouvelle réunion du Conseil politique le 20 octobre, à l'église de St-Paul, à l'instigation cette fois du Sr Bris las Combette [2] qui doit communiquer à la communauté les dernières instructions du duc de Roquelaure. Celles-ci consistent, pour l'essentiel, en l'obligation faite à chaque paroisse de créer un corps de garde pour se garantir de la contagion. La Compagnie délibère et décide "qu'il sera établi trois corps de garde de deux hommes chacun aux cartiers de Mandajors, Maguielle et Olimpies [3], lesquels six hommes seront commandés scavoir: ceux de Mandajors par le Sr Jean Dhombres ayné, ceux de Maguielle par Jacob Pierredhon de la Cabane, ceux d'Olimpies par le Sr Pagès du Serre, quy veilleront a ce que lesd. gardes fassent leur devoir pour l'exécution des ordres dud. Sr de las Combette". En outre, l'assemblée décide qu'il sera tenu un Conseil de santé chaque jeudi "pour les affaires qui peuvent intervenir". Ce Conseil, dont elle approuve par avance toutes les décisions qu'il serait appelé à prendre, sera composé du prieur, des consuls et de MM. Dhombres, Pagès et Pierredon.

Si l'on en juge par les comptes rendus qui figurent sur le registre des délibérations consulaires, le Conseil de santé se réunira au moins huit fois entre le 6 novembre 1721 et le 22 avril 1722. Est-ce à dire que le principe initialement prévu d'une réunion hebdomadaire n'a pas été respecté ou, plus vraisemblablement, que certaines réunions ont consisté seulement en un échange d'informations ne nécessitant pas la prise de décisions et, de ce fait, n'ont pas été mentionnées sur le registre.

La plupart de ces Conseils de santé se sont tenus au mas de la Cessenade.

 

A la réunion du 19 novembre, on décide de construire trois "baraques" pour abriter ceux qui sont de garde; le 8 décembre, "pour empêcher la communication du lieu du Caila avec les autres, il est [jugé] fort nécessaire de couvrir les capitelles des corps de garde avec des ais". A la même réunion, nous apprenons que deux quartiers sur cinq –Mandajors et Rouverbel– refusent de participer aux tours de garde; aussi on charge le consul Fontanes d'en référer au commandant, qui en avisera à son tour le gouverneur, afin de contraindre les récalcitrants à participer à l'effort collectif. On souligne que le Sr Dhombres, responsable désigné pour Mandajors, n'a pas cru bon de se rendre à la présente réunion. Le 15 décembre, il est décidé de taxer à 25 sols chaque garde défaillant de Mandajors. Au même Conseil, on réorganise minutieusement les tours de garde (ce qui n'empêche pas le texte du compte-rendu d'être fort confus; on croit comprendre cependant que le hameau de Maguielle est mis en quarantaine et que le Cayla se trouve toujours sous haute surveillance).

Le 19 février 1722, le Conseil rappelle "qu'il faut fère la garde exatte pour le lieu du Caila, jour et nuit", mais il apparaît que l'on ne monte plus la garde qu'au Cayla et à Maguielle. Il semble que la vigilance se soit relâchée pour les autres hameaux.

 

Il est bien difficile, à travers les comptes rendus, de se faire une idée sur l'importance de la contagion à St-Paul. Si, dès la première réunion du Conseil de santé, après l'énumération des participants, on trouve la mention "empêché: le commandant dudit lieu du Caila, estant malheureusement ataqué de la maladie contagieuse", on ne peut affirmer que ce malade ait été réellement atteint de la peste. En effet, moins de 15 jours plus tard, à la question de savoir quel est le nombre des malades dans la paroisse, on relève: "Chacun a répondu que dans son cartier il n'y en avait point –grâce à Dieu– et pour le cartier du lieu du Cayla cy à l'ordre, ils sont en santé à presant, tous bien garis[guéris]". D'ailleurs, aucun décès ne sera explicitement signalé [4].

Quoi qu'il en soit, le hameau du Cayla est, à l'évidence, l'objet d'une surveillance particulière; il est cité dans presque toutes les délibérations du Conseil de santé. Lorsqu'en avril 1722, des agents désinfecteurs seront envoyés dans la paroisse, on note: "les désinfecteurs ont parfumé le lieu du Caila dont ledit lieu estoit ataqué de la maladie contagieuse". Il n'est nulle part question de désinfecter d'autres quartiers.

Pourtant le lieu de Malecabrière, sur l'autre rive du Galeizon, est aussi considéré comme un endroit contagieux, si l'on en croit les membres du Conseil de santé qui condamnent (24 janvier 1722) "Jean Blanc, du Martinet, pour n'avoir pas obéi aux ordres qu'on lui avait donné, ayant retiré [hébergé] son fils et ayant aussy esté à Mallecabrière à un endroit pestiféré… pour la punision la plus douce de ne sortir de leur endroit du terroir du Martinet ny luy ny sa famille jusque à nouvel ordre," de plus il est condamné "à randre et bailher à son rantier Blazin une salmée de chatagnes blanches pour sa subsistance sus paine de plus grande punission" et défense est faite à tous les habitants de St-Paul d'avoir "aucune communication avec ledit Blanc ny aucun de sa maison sus peine de 50 £ d'amande".

 

 

La menace –réelle ou supposée– de la contagion est aussi révélatrice des rapports sociaux entre les différents quartiers de la paroisse. Il apparaît, en effet, que les habitants de Mandajors soient peu coopératifs: ils ne veulent pas participer aux corps de garde sous prétexte "que la garde qu'ils font à Mandajors n'estoit pas nécessaire atandu que les autres parroisses font garde à tous les environs dudit lieu,…que nous n'avons qu'à garder le lieu du Caila puisque dans la parroisse rien n'y en arrive et que le tout est en parfaite santé –grâce à Dieu– de quel mal quy se soit prions tous le bon Dieu quy nous la maintienne". Bref, ils sont d'accord pour implorer le Ciel, mais pas pour assurer des tours de garde de jour comme de nuit; peut-être se sentent-ils mieux protégés du mal par la situation de leur hameau, à l'écart au fond de la minuscule vallée de la Salandre ?

Le 22 avril 1722, lors de l'ultime réunion du Conseil de santé, la communauté fait ses comptes: le premier consul prélèvera, sur les 300£ dont Mgr Hostallier a fait don à la paroisse, les frais pour le nécessaire et la subsistance des désinfecteurs qui "ont fini ce jourdhuy et veullent s'en aller demain… et en premier pour la chaux ou autres fournitures faites…pour led. lieu du Caila, se portant à la somme de soixante une livres quinze sols…".

Ainsi prirent fin pour St-Paul-la-Coste les derniers soubresauts de la grande peste de Marseille.

 

 

Notes

[1] Il s'agit du certificat de santé, délivré par les consuls de la paroisse d'origine, dont tout voyageur devait être muni afin d'attester qu'il n'était pas contagieux.

[2] Le Sr Bris las Combette, est dit par ailleurs "commandant de la paroisse"; il semble que ce soit le représentant du duc de Roquelaure –commandant en chef de la province de Languedoc– auprès de plusieurs paroisses. Il participera à la plupart des réunions du Conseil de santé.

[3] Il est curieux de voir Olimpies inclus içi parmi les quartiers de St-Paul; à l'époque comme de nos jours, ce lieu dépendait de la paroisse de Soustelle.

[4] Ni dans les délibérations du Conseil politique, ni au cours des réunions du Conseil de santé. Les registres paroissiaux ne mentionnent, par ailleurs, aucun décès pour les années 1721/22 considérées; mais cela ne saurait constituer une preuve, les décès n'y étant à l'époque que très partiellement consignés. La seule information que l'on peut recueillir dans l'état-civil, en relation avec notre sujet, est la suivante: le 18 octobre 1722, Jean Miala, parrain au baptême d'un enfant de St-Paul, est mentionné "originaire de St-Chély-en-Gévaudan"; à cette date, l'interdiction d'entrée dans la paroisse d'étrangers (surtout venant du Gévaudan !) avait donc probablement été levée.

[5] Parmi eux, le baron d'Alès Montalet et de baron de la Salle, qui ont des propriétés sur la paroisse de St-Paul-le-Coste.

 

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