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Extrait du n° 116 - janvier / mars 1999

L’usage du français en Cévennes à l’époque moderne

par Gérard CAILLAT

Culture occitane et langue française

L’écrit et l’oral

Des indices d’évolution

Le français dans la vie publique

Le français privé

Limites d’une telle étude

Culture occitane et langue française

Si on prend en compte simultanément l’occitan et le protestantisme comme fondements de l’identité culturelle cévenole, l’étude du passé linguistique de notre région se heurte à une contradiction majeure. Il est en effet généralement admis que le protestantisme s’est enraciné en ignorant l’occitan, voire contre lui.

Le calvinisme demande une adhésion intime aux textes sacrés, ignorant la litanie latine de l’église catholique. Cette volonté d’authenticité apparaît clairement dans la traduction et la diffusion de la Bible en français. Elle n’autorise pas cependant la traduction en occitan, et Calvin condamne le catéchisme occitan de Merlin. Cette exigence du français n’a cependant pas empêché la pénétration du calvinisme dans les Cévennes, loin des élites urbaines.

Pour comprendre la rapidité de la diffusion de la nouvelle religiosité, on est conduit à admettre un certain bilinguisme occitan / français qui lui serait antérieur et qui dépasserait le cercle restreint des élites.

Seul ce bilinguisme précoce expliquerait qu’en 1700, Henri Castanet, cardeur d’un hameau de Rousses, prêche aisément en français (tout comme d’ailleurs les autres prédicants ). Les «  huguenots qualifiés qui avoient eu la curiosité de l’entendre » l’estiment « autant que Bourdaloue », ce qui en dit long sur les capacités de ses auditeurs autant que sur les siennes propres.

« Le protestantisme a contribué largement à l’expansion de la langue française dans le Midi », il ne l’a pas introduit.

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L’écrit et l’oral

Le même argument vaut pour expliquer la rapidité de la mise en application de l’Edit de Villers-Cotterêts de 1539. Gabriel Audisio a souligné la facilité avec laquelle les notaires du Lubéron s’y sont soumis. « On a toutes raisons de penser que cet acte autoritaire entérine une évolution déjà bien avancée dans les faits. »

Les progrès de l’influence royale aux 13ème et 14ème siècles, bien connus pour la baronnie de Florac depuis la thèse de Germaine Pastre , ont pu donner les mêmes résultats qu’en Provence. Il est frappant de constater l’omniprésence du français dans les textes dès le 18ème siècle. L’occitan ne subsiste plus qu’à l’état de traces.

La progression de l’écrit a profité uniquement à la langue française et il est bien évidemment difficile de savoir quelle langue parlaient les cévenols autrefois en l’absence de témoignages directs.

Cependant, la transcription des noms propres, patronymes ou toponymes, paraît un indice révélateur de la langue parlée au moins pour les propriétaires. Le compoix, utilisé à l’occasion des mutations, des conflits de voisinage, des séquestres, des conflits de dîmes ou de taille, etc., doit être incontestable.

Conserver un nom occitan pour désigner une personne ou une terre, ou au contraire le traduire en français, n’est permis que si on est certain d’être compris sans ambiguïté. L’acte est destiné à garantir contre les litiges. La navette entre les deux langues, qu’on constate parfois dans les textes, prouve ainsi une aptitude au bilinguisme oral, qui n’est pas sans rappeler une pratique de conversation bien connue : on choisit la langue la plus apte à exprimer une pensée (ou au contraire on souhaite la réserver à certains auditeurs).

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Des indices d’évolution

Compoix occitan en 1558, français en 1649

Le compoix de Rousses de 1558 est encore écrit en occitan , et fait suite à des reconnaissances féodales de 1408 en latin . Le 18 avril 1619, le notaire Delpuech en extrait encore une copie conforme avec toutefois quelques termes français (ung grand, confronte,...).

En 1644 « et parce que le compoix du dit mandement n’estoit par en bon estat des demandeurs auroint requis plusieurs fois lesdit consuls de Rousses de consantir qu’il en feust fait un nouveau et en obtenir arrest de permission en la cour. A quoy s’estant rendus refusant les dits demandeurs auroint poursuivis et obtenu ledit arrest mesmes fait proceder à la faction dudit compoix et à ces fins dépensé la somme de CXXXIII livres VIII sols qu’ils auroint departis sur les habitants de l’un et l’autre mandement suivant le compoix d’un chacun conjointement avec les autres sommes qu’ils estoient chargés d’impozer » .

A la suite de cette revendication paysanne, le nouveau compoix est établi en français, suivant l’usage qui s’était établi bien avant dans les actes notariés.

A cet égard le toponyme de « badoussie » repéré dans la matrice cadastrale de 1792 (et encore employé aujourd’hui également dans sa forme occitane de « badoussio ») est particulièrement révélateur. Son origine est le « bosc d’Oussio » du compoix de 1558, mais sa formation ne peut se comprendre que par la dérivation du français « bois d’Oussie » qu’on rencontre encore dans une reconnaissance traduite en 1654. En 1792 l’appellation « bosc d’Oussio » a complètement disparu, de même d’ailleurs que le terme « Oussio », qui semble avoir autrefois désigné plus généralement le serre.

Traduire un nom occitan (vers 1654)

En 1654, le notaire Delapierre a traduit pour Claude de Pelet, nouveau seigneur de Rousses, les actes qui établissent sa possession sur la seigneurie.

Il hésite sur le nom d’Eustache de Barre.

Eustache devient d’abord Hustachi ou Ostachi dans la transaction de 1492 : « Eustache de Barre et Louis de Taulignan seigneurs successivement de la baronnie de Barre et aussi par la disposition testamentaire dudit Hustachi [sic] lesdits Peire et Jeanne et Marguerite d’Auriac frères et soeurs comme plus prochains en degré et parantage desdits feu Ostachi ».

Dans la transcription de l’achat de Pier Dufour de 1422 la mention « Hostachi », a été rayée par le copiste en Eustache, « L’an 1422 et le 16e jour du moy de novembre noble Hostachi Eustache de Barre ».

Deux personnes participaient à la traduction de ces actes, l’un des deux travaillant sous la dictée. En 1654, celui-ci ne connaît plus spontanément l’orthographe d’Ostachi. Le nom est toutefois maintenu en occitan, alors que plus tard il sera traduit en français.

Copier « l’estimo » (début 18ème )

Il semble bien que ce soit pour les besoins d’un procès avec ses tenanciers en 1717 ou en 1730 que Claude de Pelet aie fait établir un « extrait du vieux compoix de Rousses en 1558 » à l’identique.

Cette copie contient beaucoup de termes français. Manifestement le copiste, (vraisemblablement aussi un couple lecteur/copiste) cherche à rester au plus près de son original, « ne varietur ». Les pièces de terres gardent leur dénomination originale. Toutefois, plus on avance dans la copie, plus on trouve de termes français. « L’estimo » du début devient « l’estimo des biens ».

Les numéros 302 à 304 de « l’estimo d’Esteve Alcais » est aussi français qu’occitan : « Item un mouly de blat et aussy un mouly drapier a qui même a Rousses expressat avec son aygue et fugen ; item un houstal enque habito pres del mouli confte a dos parts en los coumiechs a tous autres parts en lo seignor conten 2 dest ; item un jardin canabieiro et ilo entre dos aigues devant son houstal et joignant en lo moulin confte en lo camy et en la rebieiro conten un quarton y destres ». Dans la marge qui résume l’article, la traduction est complète : « moulins à Rousses ; maison aud moulin ; jardin cheneviere et ille joignant led moulin » .

Le copiste n’a pas parfait son projet de transcrire l’ancien compoix à l’identique.

Son hésitation apparaît aussi pour les noms propres. « Peire » est présent en même temps que « Pierre ».

« L’estimo des biens d’Antony Meynadier », de « Peire Lafon el nom de sa molhé », « Peire Pontier el nom d’Yzabel Fourniero sa suegro », « Peire Plantier el nom de Caterine Fourniero sa molhé », « Pierre Portailler », « Jean Fournier fils de Pierre », « Peiro Portailler per tres quarts », « Pierre Portailler et Jean Fournier indivis », « Esteve Bodon et Folcerando Aurezo indivis per egale part » [sic].

Les descendants des propriétaires de 1558 sont encore enracinés à Rousses au 18ème siècle. Leurs noms sont francisés sans difficulté. Déjà dans les actes du 17e, ce sont ces derniers qui prévalent. Nous ne citerons qu’une quittance :

« Je soussigné Pierre Meynadier collecteur de l’année dernier mil six cent trente huit et rescu des mains de Pierre Viella de Sant André de Valbornes la somme six livres ce pour la metairie de oirs de Françoise Mainadier faict ce vingtième jour mil six cent trente neuf  ».

La francisation des noms concerne aussi les pauvres : « Pierre Delon, Piere Saumade, Louis Fabre, La Fesque du Gua, Ruas du Gua n’est point venu dit qu’il sens peut passer, ...donne de Moncamps, Laune du même lieu, Grassette de Rousses, Jean Daunis de Masse[vaque], Bertezene du même lieu, Bertezene le dernier qui je le donne ce 7 juillet 1773, J’ai doné pour la mort de mon feu pere quest mort le ... mars 1773 trois cartes bled et une carte orge et trois cartes chatagnes le bled coutant trois livres... les chatagnes... »

Toutefois dans l’appellation des femmes se maintient un occitanisme bien caractéristique : la mise au féminin du patronyme. Théronde, femme de Théron, Aurezece pour Aures, Devezece pour Deveze, Goutte pour Gout, Fossade pour Fossat, etc. La dénomination occitane ou française suggère là encore le bilinguisme des propriétaires.

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Le français dans la vie publique

La nécessité du français

D’une manière générale, tous les documents visés par l’édit de 1539 ont vocation à être lus : devant les témoins, aux séquestres, à ceux qui sont saisis, etc.

L’huissier Combemalle « constitue séquestres et dépositaires de justice Jean Pierre Saumade, Jean Pierre Pontier et les nommés Libourel et Aguilhon du lieu de Rousses, et Jean Broussous du lieu de Massevaques tous parroisse dudit Fraissinet de Fourques... Les ayant requis de signer les uns ont refusé les autres ont dit être illiterés mais ont demandé coppie » . Personne ne signe, mais les « illiteres » ont vraisemblablement les moyens de déchiffrer, personnellement ou dans leur entourage, et de comprendre l’assignation écrite en français. Concernant ces cinq séquestres, on a retrouvé d’ailleurs d’autres actes signés par « lesdits » Libourel et Aguilhon, et Jean Pierre Pontier « ayant fait écrire d’autre main et signé de la mienne », paraphe une reconnaissance de dette d’un : « Je aprouve ce dessus Pontier » .

Il est difficile de posséder sans savoir lire. Pas de possession sans titre, et les occasions de conflits où l’on doit se reporter à l’écrit sont nombreuses. De plus, le notaire est coûteux. Il est préférable de l’éviter chaque fois que l’on peut et de se contenter de « transcrire en acte public quand l’un des deux contractants le requérera » l’accord ou le contrat qui fixent la transaction.

La circulation de l’argent, rendue difficile par la rareté de la monnaie, fait largement appel à l’écrit. Les reconnaissances de dette et les livres de compte, qui consignant les achats et les ventes servent en cas de contestation, concernent tout le monde. Si les grosses sommes sont « embourcées devant notaire », il faut pouvoir vérifier soi-même les quittances plus petites comme celle du collecteur de taille. Nous n’en avons pas trouvé en occitan pour le 17ème ou le 18ème siècles.

Le collecteur de la taille, issu du milieu des propriétaires roussins, établit en français les quittances , même si parfois on sent pointer l’occitan :

« Comme colleteur de la capitation du mandement de Rousses l’annee 1761 jei reçu de Jean Aures du lieu de Rousses la somme de 21 sous pour la talle des capitations du berger an commeun antre les habitants du lieu de Rousses et deux journées pour lou boye a vingt soubs par jour ant tout jei receu dud. Aures des Rousses la somme de trois livres cinq soubs feit ce huitieme fevrier 1762. Aures collet » .

Louis Libourel, ménager greffier

Un Louis Libourel, ménager, qui sera greffier en 1792 de la toute nouvelle commune de Rousses, obtient certaines années la collecte de la taille. Il maîtrise bien le français.

« Ce huitieme avril 1775 », il joue le rôle d’intermédiaire avec Sauvaire notaire de Saint André de Valborgne : « il mont aprix que David Rouquette avet une chaine fixette entre les mains du teisserant de cadis de St André qu’il se nomme Moulierac. Je vous pris monsieur Sauvaire de me faire le plair [plaisir] et d’avoir la bonté d’y donner un baniment [une saisie] sur la suditte piece parce que Rouquette ne veut pas payer que par force ni fraix ni capital et je vous soitte [souhaite] le bonjour et je suis votre tres humble et tres obeissant serviteur. Libourel » .

D’après un autre document de 1797, il remplit presque celui d’un garde note officieux :

« Je declare a Jean Aures, Jean Delon, Jean Louis Bourgade, David Rouquette, Jean Meinadier et autres habitants du lieu de Rousses que j’ai en mon pouvoir l’acte originelle [sic] de reglement relative au betail a laine que chaque particulier habitant dud. lieu de Rousses doit tenir reseu Me Bousquet nore de St André de Valborgne l’année 1725 plus je declare que j’ai de même en mon pouvoir la tranzation passée en le ci devant seigneur de Salgas et les habitants dud. Rousses devant me Chambonnet nore royal du lieu de Barre l’année 1736. Plus j’ai en mon pouvoir l’acte de rachat passé entre les habitans dud. Rousses et les habitans de Carnac reseue me Bellon nore public de la ville de Meirueis l’année troisième de la république. De tous les surdittes trois actes a moi remises par lesdits habitans aprouvant le renvoi ci dessus cittees je demeure gardien et je promet de les contrefarder sans qu’aucun des dits habitans puisse les deplaser de ma maison et si quelqueun particulier se trouvent avoir besoin il sera oblige d’en faire un chargement et de donner un responsable s’il ne se trouvent pas suffisant a repondre de domage qui pouront causer de perte aux dits habitans si l’acte venoit a se perdre eu egard. Fait a Rousses ce 25 germinal an cinquieme [14 avril 1797] » .

De même il rédige des actes sous seing privé comme cette « Police et convention et acord entre Jaques Rouquette et Louis Libourel de Rousses » du 2 octobre 1774. Les parties promettent « de rediger la ditte police en acte publique a la premiere requisition qui lui en faira à l’autre » .

Il faut qu’une partie de la population de Rousses connaisse le français pour commercer et surtout pour se défendre. Faire appel à des avocats de la ville de Nîmes, pour des procès auprès de la Sénéchaussée, ou même à Toulouse, pour les appels au Parlement, ne peut se faire sans correspondre en français.

Rhétorique républicaine

L’élection du Conseil municipal en 1792 se déroule en français, comme auparavant les enchères de la taille .

Libourel, greffier, rapporte la séance du conseil municipal du vingtième germinal an 2eme de République [9 avril 1794]. Sont présents les citoyens Tardres maire ; Libourel, Malaval, Plantier, Mazauric, Laurans officiers municipaux ; Gout, Puech, Clément, Julie Rouquette, Agulhon, notables « assemblés au lieu ordinaire des seanses de Fraissinet ».

 

« Un membre a dit :

« Citoyen vous savez que beaucoup d’individus de notre commune se plainiet du degat que occasionnet les chevres soit aux arbres chatagniers que autres frutiers de même aux bles que les recoltes ont ete tres souvent endomagees par ses animeaux qui ont la coutume de detruire le boissage des arbres chatagniers et fruitiers.

« Vous saves sans doute que notre principalle richesse vient des arbres chatagniers et que nous navons jamais eprouve de disette que quant les chataigniers ont manqué. Je vous montrereai evidement que les chevres sont causse [cause] que les differantes plantations de chatanet ont ete detruit et ne produisent qua demy.

« Le conseil général de la commune ont d’un animent [unanimement] deliveré qu’il est expressement deffendu a tout citoyen de lad. commune de mener ni faire mener a lavenir aucune chevre dans le terrain d’autrui que dans son propre bien a peine de cinq livres d’amende pour la premiere fois et tout frais et depans domages et interets et en cas de recidive de dix livres d’amende et aussi les domages et interets. »

Cette délibération concerne toute la population : 

 

« Etant convenu qu’extrait de la presante sera affiché a la porte du temple de la raison afin que personne ne l’ignore et qu’un autre extrait sera remis aux citoyens aministrateurs du directoire du dixtric de Meirueis avec prie de l’apuié de leurs pouvoirs » .

Un cahier d’exercices d’un autre Libourel, du début du XIXème, nous éclaire sur la circulation des idées. « Le point d’admiration se met à la fin d’une phrase qui exprime une exclamation. En voici un exemple tiré d’une des odes sacrées de Monsieur Rousseau O que tes oeuvres sont belles grand dieu quel sont tes bienfaits... ». Pour sa correspondance, il prend plus loin comme modèle celle de Napoléon à Sainte Hélène.

L’exercice de la rhétorique ne concerne sans doute pas tous les habitants. Libourel, un des dix meilleurs contribuables, représente l’élite locale. Cependant, à travers lui, on constate que ce village cévenol absolument rural, peuplé encore en 1831 de 512 âmes répartis en 7 hameaux, ne se trouvait pas tout à fait hors de France.

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Le français privé

Evénements marquants de la vie

Est-ce à dire que les roussins usaient du français dans leurs conversations quotidiennes ? Là encore on ne peut tabler sur des témoignages directs.

On trouve parfois des annotations en marge ou sur les parties effacées de pièces comptables ou d’anciens documents. Encore plus rares sont celles qui permettent une datation.

Une main a noté au fur et à mesure (comme le prouvent les légères différences d’écriture) neuf naissances de 1707 à 1724 :

 

« ce cinqme nouvanbre mile cep cens sept 1707 ete ne Pierre Deveze sanmedi

ce vint cuatreme ianvier mile sept cens deix ete ne David Deveze 1710 vandredi » etc..

Et aussi sur plusieurs lignes mais en une seule fois :

 

« 1690 ete ne Jean Aures

1696 ete ne Jean Antoine Aures

ete ne a Marie Aures 1710

ma fame le dis d’atobre »

On retrouve trois de ces naissances dans les « fragments des registres » recueillis par le curé de Fraissinet de Fourques « contenant certains actes depuis 1702 jusqu’à 1710 »: Pierre, baptisé le 13 et selon lui né le 6, et David baptisé le 2 février et né le 26 janvier.

Ces notations ne constituent donc pas l’amorce d’un registre protestant : Devèze a déclaré ces naissances au curé de Fraissinet de Fourques, qui les a enregistrées un ou deux jours après suivant les cas .

La génération suivante adopte une autre pratique pour la religion et pour l’état-civil : « Ce vintieme d’avril 1766 dieu m’a do[nné une] fille il fut batisee [sic] le quator[zieme ] de mai et lui a ete donne le nom[...] elle est batisee par monsieur Jean Pierre Grabiac [sic] » . Le souci de noter persiste, mais nous sommes encore loin du journal intime.

Correspondance familiale

Pour ces époques, les papiers de famille qui nous sont parvenus sont constitués de documents établis par les juristes (actes notariés, exploits d’huissiers, jugements) et de pièces comptables. La correspondance familiale tient peu de place. Elle n’a pas un caractère aussi privé qu’aujourd’hui, racontant peu et s’occupant souvent de comptes :

« Nous avons convenu avec Brousoux et Salomon qui doivent relever la jasse et i doivent travalhé inssement et dimanche prochain de vous faire le vinage si vous venes vous seres du nombre et ce pendant vous balheres aud. Salomon un cestier chastagnes et quattre cartes que lui aves balhes cy devant dont doutze cartes faict ce 20e juin mille sept cens setze. Sauvares » .

La lettre de Saumade, qui est allé vers 1752 à Toulouse pour soutenir le procès des habitants de Massevaques contre leur seigneur, est plus longue. Il s’adresse à sa famille, mais, semble-t-il vu le sens de la lettre, dans l’idée que sa missive serait lue devant ses compatriotes. Le compte-rendu de sa mission d’intérêt général est suivi d’une demande de soutien financier :

« Mon fils et mon beau pere Bourguade,

nous avons volleu profipter de la commodité de Galliart qui nous a promis de passer audit lieu quy vous donneroit de nouvelles de tout mais pour vous informer mieux de nos afaires nous avons parle a nos avocac qu’il consellent de recuser comme l’annee dernier et de payer les chempars despasses comme il est porte pour les encins titres et non au dela.

C’ept pourquoy qu’il faut qun chacun cherche d’argeant insesemeant pour nous envoyer parce que autremeant nous ne pouvons pas garder notre raporteur et il tavaillie insesemeant.

Ne manques pas d’envoyer la somme que nous vous avons marque pour notre derniere lettre nous faisons tous nos deligeances pour pouvoir defenir cepte ennee. Cherches tous vos espiediant avec diligence qu’il faut ce metre a consigner le qinze de ce mois » .

Pensées intimes

Il arrive, rarement, que Louis Libourel glisse une pensée personnelle au milieu de ses comptes. Que cette supplique soit en français n’étonne en rien venant d’un protestant : « Seigneur notre dieu et notre père tu nous vois dès le matin abatu au très fort de ma détresse dans mes profons annuis a toi seul. Libourel ». D’ailleurs sa pratique du français est suffisamment banale pour qu’il pense et note : « me faut souvenir de prendre de maliola  » .

C’est encore au français que lui ou son fils (vers 1818) recourt pour noter cette recette magique assez peu protestante « pour la qualle pour la faire perdre au monde. Savoir un once argant fin, un quart once aigue fort, une livre soin de couchon. Il faut le bien pacter ensemble et le bien meler et se bien frotter au genoux et au bras tant seulement deux ou trois foix et vous verez que cella la tuera » .

Tout cela ne signifie pas que Libourel ne parle pas occitan. L’occitan est même probablement pour lui, comme pour les autres roussins, la langue maternelle. Ces notations prouvent par contre à quel point il a assimilé le français.

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Limites d’une telle étude

Il faut sans doute se garder de conclusions trop générales. La spécificité des sources élargit le champ de vision au monde rural, mais marque tout de même des limites dans le temps et dans les catégories sociales.

Il n’est possible de remonter au delà du XVIIème que de manière indirecte par l’étude des noms propres. Et cette méthode perd sans doute de la pertinence pour le XIXème avec l’organisation plus formalisée de l’état-civil et du cadastre.

Les archives familiales et notariales concentrent l’attention sur une catégorie sociale encore mal connue, celle des petits notables ruraux. « Ménagers », ils ont vocation à exercer l’administration du village comme consuls, asséeurs ou collecteurs d’impôts, et, en tant qu’« anciens », à faire respecter l’ordre. Pour cette époque, ils relaient l’influence de la ville. Leur volonté de rester au dessus des pauvres, voire de s’élever dans la hiérarchie sociale, explique sans doute en grande partie l’adhésion au parler français et aux idées nouvelles. Leur bilinguisme est aussi une marque de distinction.

Il faut enfin garder à l’esprit la situation particulière de Rousses, en limite du Gévaudan, du Rouergue et du diocèse de Nîmes. On distingue généralement les parlers occitans du nord en « -ech » et ceux du sud en « -et » : « adrech » et « adret ». L’atlas linguistique, et cela est confirmé par les roussins d’aujourd’hui, situe notre aire d’étude au sud de cette ligne de partage, qui passe au niveau de Florac à peu près en limite du causse. Si on s’en réfère aux textes, il n’en a pas toujours été ainsi . Tous les micro-toponymes enregistrés subissent l’influence de la partie nord de l’aire occitane, influence que nous avons constatée à l’occasion d’une redevance en monnaie « pogese », c’est à dire du Puy.

Malgré sa situation en Cévennes gévaudanaises, dans la partie protestante, Rousses ne réagit pas différemment du nord de la province. Ceci explique sans doute la rareté de l’occitan dans les actes notariés et dans ces archives privées. Rappelons que Clovis Brunel avait relevé que déjà Aldebert de Peyre avait en quelque sorte dénoncé l’usage de l’Auvergnat ou du français au lieu du traditionnel parler gévaudanais .

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