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Fils d'une bourgeoisie éclairée d'une petite ville de province, Boyer s'employa à préserver la paix civique dans son canton en restant fidèle aux grands principes et du Christianisme et de la République. Il était catholique exempt de tout sectarisme et un républicain sincère. Autour de lui et de sa famille (dont son parent, le député de l'arrondissement Louis Jourdan) une large et paisible adhésion s'était faite dans le pays de Florac en faveur de la République. Ceci explique en grande partie que l'on puisse observer à propos de Florac au temps de l'affaire Dreyfus en même temps un vrai trouble dans les esprits et dans le coeurs, très manifestement dans l'opinion protestante, et une certaine sérénité de la vie politique locale autour d'un républicanisme modéré. En comparant le climat politique de la dernière décennie du XIX° siècle avec la vie politique du siècle suivant, on peut même se demander si les luttes politiques locales n'y deviendront pas parfois beaucoup plus vives, notamment dans l'entre deux guerres. Nous sommes bien sûr persuadés que Boyer s'est déterminé dans la conclusions de son rapport uniquement sur ce que lui dictait en conscience l'examen juridique du dossier. Il n'était pas homme à se laisser entraîner hors du domaine juridique de l'affaire, ni à se laisser influencer par quelque émotion du moment. Mais il peut être intéressant pour l'historien de cadrer Boyer grand magistrat parisien dans sa petite ville natale, où l'on sait, par divers témoignages, que plusieurs de ses concitoyens furent touchés par le sort fait au capitaine Dreyfus. Sur un plan anecdotique, rappelons que Marcellin Pellet (1849-1941) devint gendre d'Auguste Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat et défenseur de Dreyfus. Marcellin Pellet, dont la famille paternelle sortait du mas de Fretma, sur le Causse Méjan au dessus de Florac, député du Vigan puis diplomate et écrivain, avait épousé en 1878 Jeanne Scheurer-Kestner. Grand collectionneur et bibliophile, il réunit diverses pièces sur l'affaire Dreyfus dans sa très belle bibliothèque léguée à la ville de Nîmes qui l'a reçue en versement en 1945. Marcellin Pellet fit également publier les souvenirs de son beau-père Auguste Scheurer-Kestner (Souvenirs de jeunesse, Paris, 1905).
Thalès-Henri Géminard (1836-1912), fils du pasteur Théodore Géminard, fit ses études à la faculté de théologie de Genève. Devenu pasteur à son tour, il fut appelé à Florac où il passa sa vie. Il épousa Anna Liautard et ils eurent neuf enfants dont cinq seulement vécurent adultes. Engagé fortement dans la lutte pour la défense du capitaine Dreyfus, il fut attaqué en Lozère par les anti-dreyfusards et les feuilles de cette tendance le baptisèrent alors "l'évêque des Cévennes". Il avait noué de nombreuses relations parmi lesquelles Savorgnan de Brazza et Robert de Flers (tous deux liés à la Lozère) et Emile Zola. Le Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français a publié : Une prédication de Thalès-Henri Géminard lors de l'affaire Dreyfus (Bulletin S.H.P.F., année 1987, pp 295-300). Prêchant à Florac en 1899, il parle de ce "procès qui pèse en ce moment, comme un cauchemar, sur tous les hommes de conscience et de coeur". Le nom de Dreyfus n'est pas prononcé dans le sermon du pasteur Géminard, mais la tonalité est nettement dreyfusarde. Ce sermon est très directement inspiré d'un sermon de Louis Trial (jusque dans une partie des phrases). Le pasteur Louis Trial (1850-1934) fut pasteur à Nîmes de 1875 à 1929. Il publia un sermon intitulé Patriote et réformé (1899) où il évoque l'affaire Dreyfus (Cf. André Encrevé : La petite musique huguenote, contribution au livre collectif : La France de l'affaire Dreyfus, Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1994, lire pp 451-504)
Aux communautés protestantes : des études locales à Florac ou ailleurs confirmeraient très probablement le jugement de Weber appliqué aux communautés même les plus "reculées" des Cévennes. Il faudrait pouvoir apprécier l'importance du rôle des pasteurs qui ont pu alerter leurs paroissiens sur la gravité de cette affaire. Pierre Poujol pensait que : "ce fut souvent par l'intermédiaire du corps pastoral que la passion dreyfusarde se répandit comme une traînée de poudre dans les plus petites paroisses (La Cévenne protestante, tome II, de Jules Ferry à Gaston Doumergue, édité par l'auteur, 1964, page 24) Il faudrait relever le rôle de la lecture suivie de la Bible, Nouveau comme Ancien Testament, qui faisait du peuple juif un peuple familier et proche. Les juifs étaient dans les vallées rurales des Cévennes à la fois très lointains car quasiment inexistants et en même temps très proches par la culture religieuse. On connaît la réponse d'André-Georges Fabre, prisonnier de guerre en Allemagne après 1940 à un officier allemand qui lui demandait ce qu'il pensait des juifs : Le juifs, dans mon pays, on ne les connaît que par la Bible. Cette phrase qui dit beaucoup a été reprise par Jean-Pierre Chabrol qui fut son élève de lycée dans un de ses livres cévenols. Même la géographie locale porte parfois de noms bibliques, comme si l'on était en Palestine. Au dessus de l'hôpital de Florac coule la Fontaine de Josué dans un ensoleillement parfait au milieu de l'Oultre. Elle vient de la Grotte de Moïse située au dessus vers Bédouès, sur la montagne de Lempézou. L'origine biblique du nom de cette grotte et de sa résurgence, biens connus des vieux floracois et des chasseurs (le secteur est giboyeux tant en sangliers qu'en renards) est si ancienne que ces noms pariassent avoir toujours été. On comprend donc l'inexistence de sentiment d'indifférence ou de rejet à l'égard des juifs chez la plupart des cévenols. Au contraire, quand le richissime homme d'affaires et politicien français Louis-Louis Dreyfus, radical mais actionnaire de l'"Humanité", demande aux floracois et aux cévenols de l'arrondissement de "l'adopter" pour en faire leur député, il est élu en 1905, puis réélu en 1906 (il sera cependant battu en 1910). La Lozère protestante n'est pas encore au socialisme. Elle élit un radical, mais c'est un Dreyfus nom qui pour l'électeur est aussi un symbole de la lutte contre les forces d'oppression. Et si ont couru alors dans Florac des "Dreyfusades", ce ne furent que des poèmes ironiques mais pas très méchants que le pasteur Issarte composa et fit circuler à propos des trois dreyfusiennes ou vespasiennes que Louis-Louis Dreyfus fit installer dans la ville dont il fut aussi le maire ! (Guillaume Abauzit : Pèlerinage à Florac, Ateliers Henri Peledan, Uzès, 1966, 38 pages. Cf. page 31) D'une façon plus large, on peut retenir que dans cette société qui a été durement marquée par les atteintes aux droits des personnes et où les protestants forment encore un groupe compact et très présent, la vie publique reste très marquée d'esprit moral. Rappelons que les protestants n'avaient retrouvé la plénitude de leurs droits qu'un peu plus d'un siècle avant. André Siegfried l'avait observé dans un cours professé en 1936 au Collège de France où il étudiait le groupe protestant cévenol de l'arrondissement de Florac : "D'une façon générale, cette société est marquée d'esprit individualiste, libéral et surtout moral. En politique même, c'est l'aspect moral des problèmes qui l'attire : pacifisme, objecteurs de dénis de justice (l'affaire Dreyfus a eu, en Lozère protestante, un profond retentissement)..." (André Siegfried et la Lozère, texte d'André Siegfried présenté par Patrick Cabanel, dans : La vie politique en Lozère (1815-1939), Actes du Colloque de Mende des 22 et 23 août 1991, Mende 1992, cf. pages 215 et 216).Si le combat autour de l'affaire Dreyfus eut des résonnances politiques, il parait avoir été d'abord moral. Je ne pense pas que cette affaire ait été à Florac, sous préfecture acquise à la République, un facteur nouveau et significatif d'évolution politique locale, mais l'injustice faite à un homme y a interpellé les consciences. Olivier Poujol |
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