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Extrait du n° 100

Brèves observations sur Florac

au temps de l'affaire Dreyfus

par Olivier POUJOL

Il est intéressant de noter d'abord que deux floracois furent concernés de près ou de loin par l'affaire Dreyfus : Auguste Boyer et Marcellin Pellet.

Auguste Boyer (1842-1904), descendant d'une lignée de notaires de Florac et frère de l'ingénieur Léon Boyer, fut magistrat dans de hautes juridictions de Lyon et de Paris, et également un élu local du département de la Lozère, conseiller général du canton de Florac de 1886 à 1904. Il fut président du Comité Central du Club Cévenol de 1895 à 1897, et nous avons retracé sa vie dans un article rédigé pour le centenaire du Club Cévenol (Auguste Boyer : Un floracois et son temps - Causses et Cévennes, n° 1, 1994, pp 419-426). Rappelons qu'étant Conseiller à la Cour de Cassation où il siégeait à la Chambre Criminelle depuis 1899, il fut chargé en 1904 du rapport sur la seconde demande de révision du procès Dreyfus. Il passait pour un juriste rigoureux et présenta son rapport le 3 mars 1904 devant la Chambre Criminelle (Débats de la Cour de Cassation, 3-4-5 mars 1904. Rapport de Monsieur le Conseiller Boyer, Paris, Société Nouvelle de Librairie et d'Edition, 1904, 650 pages). Ce rapport contribua à éclairer la plus haute Cour de notre pays, mais elle ne rendit ses conclusions qu'en 1906, l'année où fut prononcée la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Entre temps, Auguste Boyer, qui ne s'était pas ménagé pendant la rédaction de son rapport, était décédé subitement à Nîmes le 18 mai 1904. La tombe de Boyer se trouve au cimetière catholique de Florac.

Fils d'une bourgeoisie éclairée d'une petite ville de province, Boyer s'employa à préserver la paix civique dans son canton en restant fidèle aux grands principes et du Christianisme et de la République. Il était catholique exempt de tout sectarisme et un républicain sincère. Autour de lui et de sa famille (dont son parent, le député de l'arrondissement Louis Jourdan) une large et paisible adhésion s'était faite dans le pays de Florac en faveur de la République. Ceci explique en grande partie que l'on puisse observer à propos de Florac au temps de l'affaire Dreyfus en même temps un vrai trouble dans les esprits et dans le coeurs, très manifestement dans l'opinion protestante, et une certaine sérénité de la vie politique locale autour d'un républicanisme modéré. En comparant le climat politique de la dernière décennie du XIX° siècle avec la vie politique du siècle suivant, on peut même se demander si les luttes politiques locales n'y deviendront pas parfois beaucoup plus vives, notamment dans l'entre deux guerres. Nous sommes bien sûr persuadés que Boyer s'est déterminé dans la conclusions de son rapport uniquement sur ce que lui dictait en conscience l'examen juridique du dossier. Il n'était pas homme à se laisser entraîner hors du domaine juridique de l'affaire, ni à se laisser influencer par quelque émotion du moment. Mais il peut être intéressant pour l'historien de cadrer Boyer grand magistrat parisien dans sa petite ville natale, où l'on sait, par divers témoignages, que plusieurs de ses concitoyens furent touchés par le sort fait au capitaine Dreyfus.

Sur un plan anecdotique, rappelons que Marcellin Pellet (1849-1941) devint gendre d'Auguste Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat et défenseur de Dreyfus. Marcellin Pellet, dont la famille paternelle sortait du mas de Fretma, sur le Causse Méjan au dessus de Florac, député du Vigan puis diplomate et écrivain, avait épousé en 1878 Jeanne Scheurer-Kestner. Grand collectionneur et bibliophile, il réunit diverses pièces sur l'affaire Dreyfus dans sa très belle bibliothèque léguée à la ville de Nîmes qui l'a reçue en versement en 1945. Marcellin Pellet fit également publier les souvenirs de son beau-père Auguste Scheurer-Kestner (Souvenirs de jeunesse, Paris, 1905).

 

Il est plus intéressant d'avancer ensuite que Florac, sous-préfecture républicaine de Lozère, a vibré au moment de l'affaire Dreyfus. Il y a très certainement une étude à mener sur Florac au temps de l'affaire Dreyfus. En attendant quelques jalons peuvent être posés autour de la mise en relief de deux hommes : Théodore Bourbon et Thalès Géminard.

Théodore Bourbon (1852-1911) était un petit industriel protestant dans le travail des peaux et de la laine. Il s'occupait aussi de brasserie et de vente de charbon. Il prit l'initiative de la création à Florac d'une section de la Ligue pour la défense des Droits de l'Homme et du Citoyen lors de la condamnation du capitaine Dreyfus. Il en fut le premier président. Il meurt subitement à Vébron en 1911, alors qu'il séjournait chez sa fille et son gendre le pasteur Villaret qui y exerçait son ministère. Lors de la cérémonie de ses obsèques à Vébron, le conseiller Général du canton de Florac Jean Bros (qui avait succédé à Boyer), au nom de la Ligue des Droits de l'Homme, du Cercle démocratique de Florac (dont Théodore Bourbon était membre fondateur) et de ses amis, retraça sa vie toute de dévouement. Il fut un républicain sincère et un démocrate convaincu, un notable dans sa ville (vice-président du Comice Agricole, membre de la commission administrative de l'Hôpital) rappellent Yvonne et Pierre Villaret dans leur étude sur Les Villaret et leurs alliés (Alès, 1987) d'où sont extraits ces renseignements (lire les pages 124 à 127). Comme Auguste Boyer et d'autres notables catholiques ou protestants de Florac, Théodore Bourbon appartient au Club Cévenol, fondé dans la ville en 1894. Il fut le premier vice-président du Comité Central du Club Cévenol, et à ce titre il a soutenu de ses conseils les jeunes responsables de l'association à ses débuts.

Thalès-Henri Géminard (1836-1912), fils du pasteur Théodore Géminard, fit ses études à la faculté de théologie de Genève. Devenu pasteur à son tour, il fut appelé à Florac où il passa sa vie. Il épousa Anna Liautard et ils eurent neuf enfants dont cinq seulement vécurent adultes. Engagé fortement dans la lutte pour la défense du capitaine Dreyfus, il fut attaqué en Lozère par les anti-dreyfusards et les feuilles de cette tendance le baptisèrent alors "l'évêque des Cévennes". Il avait noué de nombreuses relations parmi lesquelles Savorgnan de Brazza et Robert de Flers (tous deux liés à la Lozère) et Emile Zola. Le Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français a publié : Une prédication de Thalès-Henri Géminard lors de l'affaire Dreyfus (Bulletin S.H.P.F., année 1987, pp 295-300). Prêchant à Florac en 1899, il parle de ce "procès qui pèse en ce moment, comme un cauchemar, sur tous les hommes de conscience et de coeur". Le nom de Dreyfus n'est pas prononcé dans le sermon du pasteur Géminard, mais la tonalité est nettement dreyfusarde. Ce sermon est très directement inspiré d'un sermon de Louis Trial (jusque dans une partie des phrases). Le pasteur Louis Trial (1850-1934) fut pasteur à Nîmes de 1875 à 1929. Il publia un sermon intitulé Patriote et réformé (1899) où il évoque l'affaire Dreyfus (Cf. André Encrevé : La petite musique huguenote, contribution au livre collectif : La France de l'affaire Dreyfus, Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1994, lire pp 451-504)

Les protestants ont été bien présents autour de l'affaire Dreyfus et les protestants cévenols peut-être plus que l'on ne croit.

Eugen Weber dans son livre sur la France à la fin du XIX° siècle, intitulé : Fin de siècle (Fayard, 1986), s'est demandé dans quelle mesure on s'intéressait à l'affaire Dreyfus en dehors de Paris. Il en arrive à cette conclusion : "Il semble que la plupart des échos de l'affaire restèrent confinés aux villes de province assez importantes pour avoir une faculté des lettres, de médecine, de droit ou comme à Rouen une école des Beaux-Arts, aux étudiants friands de manifestations, aux communautés protestantes ou aux régions dont beaucoup d'habitants allaient travailler dans les grandes villes et envoyaient chez eux lettres et journaux" (cf. pages 157-158).

Aux communautés protestantes : des études locales à Florac ou ailleurs confirmeraient très probablement le jugement de Weber appliqué aux communautés même les plus "reculées" des Cévennes. Il faudrait pouvoir apprécier l'importance du rôle des pasteurs qui ont pu alerter leurs paroissiens sur la gravité de cette affaire. Pierre Poujol pensait que : "ce fut souvent par l'intermédiaire du corps pastoral que la passion dreyfusarde se répandit comme une traînée de poudre dans les plus petites paroisses (La Cévenne protestante, tome II, de Jules Ferry à Gaston Doumergue, édité par l'auteur, 1964, page 24)

Il faudrait relever le rôle de la lecture suivie de la Bible, Nouveau comme Ancien Testament, qui faisait du peuple juif un peuple familier et proche. Les juifs étaient dans les vallées rurales des Cévennes à la fois très lointains car quasiment inexistants et en même temps très proches par la culture religieuse. On connaît la réponse d'André-Georges Fabre, prisonnier de guerre en Allemagne après 1940 à un officier allemand qui lui demandait ce qu'il pensait des juifs : Le juifs, dans mon pays, on ne les connaît que par la Bible. Cette phrase qui dit beaucoup a été reprise par Jean-Pierre Chabrol qui fut son élève de lycée dans un de ses livres cévenols. Même la géographie locale porte parfois de noms bibliques, comme si l'on était en Palestine. Au dessus de l'hôpital de Florac coule la Fontaine de Josué dans un ensoleillement parfait au milieu de l'Oultre. Elle vient de la Grotte de Moïse située au dessus vers Bédouès, sur la montagne de Lempézou. L'origine biblique du nom de cette grotte et de sa résurgence, biens connus des vieux floracois et des chasseurs (le secteur est giboyeux tant en sangliers qu'en renards) est si ancienne que ces noms pariassent avoir toujours été.

On comprend donc l'inexistence de sentiment d'indifférence ou de rejet à l'égard des juifs chez la plupart des cévenols. Au contraire, quand le richissime homme d'affaires et politicien français Louis-Louis Dreyfus, radical mais actionnaire de l'"Humanité", demande aux floracois et aux cévenols de l'arrondissement de "l'adopter" pour en faire leur député, il est élu en 1905, puis réélu en 1906 (il sera cependant battu en 1910). La Lozère protestante n'est pas encore au socialisme. Elle élit un radical, mais c'est un Dreyfus nom qui pour l'électeur est aussi un symbole de la lutte contre les forces d'oppression.

Et si ont couru alors dans Florac des "Dreyfusades", ce ne furent que des poèmes ironiques mais pas très méchants que le pasteur Issarte composa et fit circuler à propos des trois dreyfusiennes ou vespasiennes que Louis-Louis Dreyfus fit installer dans la ville dont il fut aussi le maire ! (Guillaume Abauzit : Pèlerinage à Florac, Ateliers Henri Peledan, Uzès, 1966, 38 pages. Cf. page 31)

D'une façon plus large, on peut retenir que dans cette société qui a été durement marquée par les atteintes aux droits des personnes et où les protestants forment encore un groupe compact et très présent, la vie publique reste très marquée d'esprit moral. Rappelons que les protestants n'avaient retrouvé la plénitude de leurs droits qu'un peu plus d'un siècle avant. André Siegfried l'avait observé dans un cours professé en 1936 au Collège de France où il étudiait le groupe protestant cévenol de l'arrondissement de Florac : "D'une façon générale, cette société est marquée d'esprit individualiste, libéral et surtout moral. En politique même, c'est l'aspect moral des problèmes qui l'attire : pacifisme, objecteurs de dénis de justice (l'affaire Dreyfus a eu, en Lozère protestante, un profond retentissement)..." (André Siegfried et la Lozère, texte d'André Siegfried présenté par Patrick Cabanel, dans : La vie politique en Lozère (1815-1939), Actes du Colloque de Mende des 22 et 23 août 1991, Mende 1992, cf. pages 215 et 216).

Si le combat autour de l'affaire Dreyfus eut des résonnances politiques, il parait avoir été d'abord moral. Je ne pense pas que cette affaire ait été à Florac, sous préfecture acquise à la République, un facteur nouveau et significatif d'évolution politique locale, mais l'injustice faite à un homme y a interpellé les consciences.

Olivier Poujol

 

Cette page a été mise à jour le 15/02/01.                          © LCC - 1999 - 2002. Pour toute remarque sur ce site, merci de contacter le webmestre