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Extrait du n° 100

Les bijoux à caractère religieux

dans le notariat de la communauté de St-Jean-de-Gardonnenque 1700-1793.

par Daniel TRAVIER

Eléments historiques et description des types

Les bijoux dans le notariat de Saint-Jean-du-Gard

Etude cas par cas

Les bijoux de femme à caractères religieux, ou du moins dont la symbolique n’est pas étrangère au
domaine religieux ou à l’appartenance à une confession, portés dans les Cévennes appartiennent à quatre types.

Eléments historiques et description des types

La croix latine

Elle est le symbole par excellence de l’Eglise Catholique Romaine. Son usage dans cette confession fut considéré par les huguenots comme ayant un caractère essentiellement superstitieux et idolâtre. Pour ne citer qu’un exemple illustrant ce rôle magique nous ne mentionnerons que les croix protectrices tracées sur les maisons catholiques (1). Ce rejet de la croix latine par le protestantisme fut clairement explicité en 1562, au cours de la Conférence de St-Germain-en-Laye organisée par Catherine de Médicis, où théologiens de la Sorbonne et ministres réformés débattirent sur la matière des "images". Théodore de Bèze soutint l’idée que le signe de croix d’usage fort ancien, bien qu’absent des Ecritures, avait sans doute servi de témoignage extérieur d’appartenance à la foi et religion chrétienne avant que son sens ait été dévié et qu’il devienne geste protecteur à connotation superstitieuse. Bèze dénonça davantage les représentations matérielles de la croix du calvaire, en usage depuis l’"invention" des restes de la vraie croix par Hélène, mère de Constantin, en 326, objets d’adoration et de culte véritable. Dans la liste de propositions écrites les ministres de la Conférence de St-Germain mentionnèrent à propos de la croix:

Et Quant aux croix de bois et autre matière, combien que l’usage d’icelles soit depuis Constantin, toutes-fois ayant ésgard à la parole de Dieu, et à ce que l’Eglise s’en est passée si longuement durant sa première pureté, et puis aussi considérant que la plus grossière superstition s’est commise à l’endroit de la croix, nous ne la pouvons non plus tolérer que les autres figures et images, et nous contenterons de veoir Jésus Christ en sa passion dépeint au vif en sa saincte parole, comme S. Paul en parle escrivant aux Galates. (2)

Le Synode d’Orléans de 1562 inscrivait dans la Discipline ecclésiastique des Eglises Réformées de France l’article IV du quatorzième chapitre:

Les imprimeurs, Libraires, Peintres et autres Artisans, et en général tous les fidèles, notamment ceux qui ont charge dans l’Eglise, seront exhortés de ne faire aucune chose de leur métier qui dépende directement des superstitions de l’Eglise Romaine...

L’usage des représentations matérielles de la croix latine a été aboli par la Réforme mais en outre il était interdit aux orfèvres et bijoutiers d’en produire dans le cadre de leur art.

Pour l’Eglise Romaine, le port de la croix latine était un signe extérieur d’appartenance à son giron. Ainsi, les Règlemens pour les mariages des nouveaux convertis, publié en 1739 par l’évêque de Nîmes Becdelièvre, stipulent que les filles qui font épreuve de quatre mois avant leur publication de bans, doivent porter une croix au cou sans la quitter pour prendre par intervalle un Saint-Esprit, elles donneront même une attestation de l’orfèvre à qui elles l’auront vendu. (3)

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La badine

La badina, francisé en badine, est un terme occitan qui désigne un bijou et dont les principaux dictionnaires donnent une définition:

- Boissier de Sauvages dans son dictionnaire (les 3 éditions: 1756, 1785 et 1820) :

Badino: une branlante (terme de jouailler), ornement en pierreries que les femmes portent au cou.

- Mistral dans "Lou tresor dóu félibrige", 1882-1886:

Badino: ornement en pierreries que les femmes portent au cou, suspendu à une croix de Malte.

- Dhombres et Charvet dans leur "Dictionnaire Languedocien-Français", Alais, 1884:

Badino: petit bijou que les femmes portent suspendu au cou et qui varie suivant le pays, le culte et la mode.

La badine est donc un bijou articulé, garni de pierres et n’appartenant pas à une confession unique. Sans doute est-il issu de la croix latine. Il s’agit de pierreries serties dans du métal, reliées les unes aux autres par des articulations et disposées en forme de croix. Généralement cinq pierres suffisent, et même si celle qui représente le pied de la croix a une forme oblongue, la croix ainsi obtenue s’éloigne du dessin de la traditionnelle latine. Pour peu que l’orfèvre adjoigne des fleurs de lys dans les angles des branches, le bijou n’a plus de symbolique catholique et pouvait dès lors être porté par les protestantes. Sans doute est-ce ce type de bijou que l’abbé Valette (cf. infra) nomme "papillon" et qu’il signale comme parure des riches dames de la plaine? Et pourtant il n’est pas spécifiquement protestant, un bijou similaire porte ce nom de "papillon" dans la Provence catholique . (4). Il semble, comme pour le Languedoc, que ces "papillons" soient le plus souvent porté par les classes les plus aisées, " les états les plus relevés" comme l’écrit Hippolyte Taine dans son Carnet de voyages, notes sur la province, 1863-1865, publié en 1897 (5)

Certaines de ces badines, présentent une face arrière métallique ressemblant étrangement à une croix huguenote. Faut-il, comme le fait Pierre Bourguet (6), rapprocher le terme badina du verbe occitan badinar qui signifie tromper malicieusement, mystifier...?

Le vocable badine recouvre-t-il seulement des bijoux dont la forme conserve de près ou de loin quelque analogie avec la croix ou peut-il englober aussi des bijoux rehaussés de pierreries, avec des éléments pendants et mobiles dont la forme serait issue de celle des Saint-Esprit ?

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Le Saint-Esprit

Il s’agit d’ une colombe ailes déployées, tête généralement orientée vers le bas. Depuis le récit évangélique, décrivant l’Esprit Saint descendant sur Jésus comme une colombe au moment de son baptême par Jean Baptiste, la colombe symbolise le Saint-Esprit dans toute la chrétienté. Toutefois elle peut dégager d’autres symboliques. Toujours en référence au texte biblique, la colombe, depuis celle qui rapporta le rameau d’olivier à Noé à l’issue du déluge, a pu être choisie comme signe de délivrance et de paix. Nous avons rencontré cette allégorie dans les motifs de décoration d’une fontaine en cuivre ciselé, du XVIIIe siècle dans une vieille famille des Plantiers. Parallèlement à ces symboliques judéo-chrétiennes, la colombe, messagère d’Aphrodite ou Vénus, a un sens profane lié à l’amour. Il n’est pas rare de voir, dans une composition très héraldique, un coeur ayant comme supports deux colombes, sculptés en fronton ou sur une traverse haute d’armoires de mariage. Toutefois dans le cas du bijoux, pour les Cévennes et le Bas-Languedoc du moins, l’orientation vers le bas, ailes déployées de la colombe fait davantage penser à la signification néo-testamentaire. Le nom enfin de ces bijoux appelés "Saint-Esprit" dans les textes anciens (XVIIIe siècle pour ce qui nous concerne) est sans ambiguïté. De façon très exceptionnelle cependant, on peut rencontrer d’autres noms pour les désigner. Il nous a été signalé un contrat de mariage de 1781, établi par un notaire nîmois, mais concernant des familles de la région de St-Ambroix, portant mention, avec des boucles d’argent, d’un pigeon d’or.

Ces bijoux ont des formes diverses et variées. Sur certains, au relief prononcé, figurent tous les détails, y compris bec et plumes, d’autres restent beaucoup plus schématiques, tandis que d’autres encore sont ornés de pierreries serties sur le corps et les ailes de la colombe. Ces derniers modèles complétés par des larmes d’or, des grenats ou des rubis sertis suspendus au bec et aux extrémités des ailes, semblent plus spécifiques du Velay réputé pour son art lapidaire, et ont connu une grande vogue dans la première moitié du XIXe siècle.

Dans le Tresor dóu Félibrige Mistral définissait ainsi le "Sant Esprit : parure en or usitée chez les femmes du Limousin". Par ailleurs on le trouve décrit en Cévennes, en Languedoc, mais aussi en Normandie, en Auvergne et tout particulièrement en Velay dont il est même une spécialité. Il est donc clair que ce bijou n’est pas spécifiquement protestant, et qu’il a largement été usité en pays catholiques. Il n’en reste pas moins vrai qu’il a été adopté chez les protestants et qu’en Cévennes et Bas-Languedoc il devint symbole d’appartenance au protestantisme comme le montre explicitement le règlement de l’évêque Becdelièvre déjà cité, qui exigeait des nouvelles converties un certificat de vente de leur "Saint-Esprit" à un orfèvre et le port d’une croix latine au cou. Un peu plus tardivement, le très catholique Boiffils de Massanne, décrivant les campagnards de la région de Sumène, signale en 1828-1830, parlant du costume des femmes le dimanche:

Elles n’oubliaient pas la chaîne d’or où pendait une croix pour les catholiques et un Saint-Esprit pour les huguenotes (7).

On peut s’interroger sur l’époque d’apparition de ce bijou dans nos régions en tant que spécificité protestante. La question reste, me semble -t-il, sans réponse certaine. Un texte, souvent cité par les différents auteurs ayant travaillé à l’histoire de la croix huguenote (8), nous apporte quelques précisions. Il s’agit du manuscrit de l’abbé Valette, curé de Bernis (9), qui nous renseigne sur l’invention de l’orfèvre nîmois Maistre ou Maystre. Ce dernier aurait imaginé vers 1688 la croix huguenote dans sa version croix de Malte et Saint-Esprit:

L’ancienne horreur que l’on avait dans sa religion [ celle de l’orfèvre Maistre], pour la croix et le nouveau goût que l’on s’y était fait pour les "Saint-Esprit", donnèrent à son invention une si grande vogue que les profits qu’il y fit le mirent bientôt en état de faire acquisition de cette maison que ses deux fils possèdent et habitent aujourd’hui dans la rue du Marché (10). Quoique les prophètes des Cévennes soient tombés, la mode à laquelle ils donnèrent lieu se soutient encore si bien parmi le peuple que les protestantes de ce rang se distinguent toutes par cette parure, à moins que, une grande aisance les engageant à donner dans les pierreries, elles n’aient recours aux croix qui en sont enrichies et aux papillons que l’on vient d’inventer.

L’abbé Valette semble voir un lien de cause à effet entre le mouvement qu’on a appelé "prophétisme" et la mode de l’usage des bijoux nommés "Saint-Esprit". Ce mouvement s’est manifesté à l’époque des prédicants, sous-jacent en Cévennes dès la Révocation, il prend corps en Dauphiné, en 1687, par le biais d’une jeune bergère inspirée : Isabeau Vincent. S’amplifiant, il passe en Vivarais, puis en Cévennes, où quelques années plus tard il a engendré le soulèvement Camisard. De nature mystique, il a mis en exergue la personne de l’Esprit Saint, le Consolateur et le Conducteur, qui se manifeste de manière visible ou non, inspirant les croyants dans leurs paroles et leurs actes. La référence à l’Esprit Saint et à son œuvre est tellement permanente chez les huguenots de cette époque que l’hypothèse de l’abbé Valette paraît très pertinente. Les auteurs qui ont abordé ce sujet se rallient généralement à cette idée, ainsi Claudette Joannis écrit-elle:

Les protestants prirent le Saint-Esprit comme signe de ralliement car il illuminait le discours des prédicateurs, ayant reçu le don des langues (11).

Par ailleurs l’abbé Valette donne à penser que l’invention des "papillons", plus récente que celle des Saint-Esprit ou des croix huguenotes, est proche de l’époque à laquelle il écrit sa relation, à savoir le milieu du XVIIIe siècle (12).

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La croix de Malte

Elle est ainsi nommée car elle fut choisie comme insigne des chevaliers de l’ordre de Malte, successeurs des hospitaliers de St-Jean-de-Jérusalem. Comme telle, elle est bien connue en Cévennes car gravée sur les bornes marquant les limites des nombreux tènements que possédait l’ordre dans ce pays.

En 1578, Henri III fondait l’ordre du Saint-Esprit, réservé aux seuls catholiques, dont l’insigne était une croix de Malte aux huit pointes boutonnées, cantonnée de fleurs de lys, avec en son centre une colombe ailes déployées, tête orientée vers le bas. En 1693, Louis XIV fondait l’ordre de Saint-Louis, destiné à récompenser la valeur militaire, dont les protestants étaient aussi exclus. L’emblème différait du précédent par le motif central. Louis XV enfin instituait le Mérite Militaire, destiné à récompenser des officiers protestants, mais de nationalité étrangère. L’insigne, toujours une croix de Malte, différait lui aussi par son motif central. Certains auteurs ont voulu voir un lien entre l’insigne de ces ordres, plus particulièrement celui du Saint-Esprit, et l’usage de la croix de Malte par les Réformés, exclus des ordres créés par le roi, mais au bénéfice de la Nouvelle Alliance scellée par le sang de Christ, sous la conduite de l’Esprit Saint.

Pour ces auteurs, la croix huguenote, formée d’une croix de Malte boutonnée, cantonnée de fleurs de lys à laquelle est suspendu le trisso, larme ou ampoule suivant les interprétations, serait du XVIIe siècle, l’orfèvre Maistre ayant inventé vers 1688 le modèle où la colombe du Saint-Esprit est substituée au trisso(13). Il convient de rappeler ici que la croix de Malte (bijou) n’a pas été portée que par des protestantes. Ainsi dans la Provence catholique voisine et plus particulièrement en pays d’Arles, les femmes pouvaient porter au cou une parure en forme de croix de Malte d’or ou d’émail blanc, quelquefois noir, appelée Maltaise (14). La même croix de Malte ornait aussi parfois le médaillon suspendu au bracelet en forme de jonc appelé Coulas. Une toile du XVIIIe siècle, d’Antoine Raspal, intitulée : Portrait de jeune fille en ancien costume d’Arles, montre bien ce type de coulas et surtout une maltaise composée d’une croix de Malte émaillée blanche à laquelle est suspendu un médaillon d’or, parure correspondant à la badine décrite par Mistral (cf. supra).

La croix de Malte a pu aussi être portée sans pendentif (sans larme ni colombe) comme le montre le tableau d’une protestante nîmoise de la seconde moitié du XVIIIe siècle, conservé à Vébron chez Jacques Poujol. Il est donc difficile de déterminer ce que recouvre l’expression "croix de Malte" dans les anciens actes. S’agit-il d’une simple croix de Malte sans pendentif ou d’une croix huguenote? Et dans ce dernier cas, de quel type est-il question, ampoule ou Saint-Esprit ?

La croix de Malte enfin a pu être gravée aux chatons de bagues comme le rappelle Claudette Joannis: Dans le Dauphiné, pour se distinguer des catholiques, les femmes protestantes portaient la croix huguenote à huit pointes terminée par une larme ou une petite colombe ainsi que des bagues gravées au chaton d’une croix de Malte (15) .

Les bijoux n’ont pas l’exclusivité de l’usage de croix de Malte, voire de croix huguenotes. Ces symboles entrent fréquemment dans l’arsenal décoratif du mobilier. Marquetée ou sculptée, la croix de Malte est souvent, en Languedoc et ailleurs, le motif central de meubles, armoires, secrétaires, bureaux dos d’âne... Sa fréquence sur des traverses hautes d’armoires est forte en Cévennes. Le Musée des Vallées Cévenoles en possède deux exemples, dont une armoire provenant du Bougès (voir 4ème de couverture), ayant en outre, à sa traverse inférieure une fleur qui n’est autre qu’une colombe du Saint-Esprit à peine déguisée. J’en ai aussi vu une à St-Etienne-Vallée-Française, de très belle facture, incontestablement du XVIIIe siècle, dont la traverse haute portait une croix de Malte, la basse une colombe du Saint-Esprit. Par ailleurs dans les années 1950, un journal publiait une photo représentant une traverse basse d’armoire ou de bahut, apparemment du XVIIIe siècle, des Basses Cévennes ou de la plaine languedocienne, dont le motif central est une schématique corbeille d’où partent des branches feuillues et fleuries dont certaines fleurs sont des croix de Malte, d’autres des Saint-Esprit (16).

 

Croix latines ou huguenotes, badines et "Saint-Esprit" se portaient en pendentifs au cou, accrochés à une chaîne d’or ou le plus souvent à une ruban de velours de soie noir serré par un "coulant" ou "glissant" voire "glissoir" d’or, généralement en forme de coeur.

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Les bijoux dans le notariat de St-Jean-du-Gard

Le notariat constitue une source d’informations non négligeable en matière de bijoux. Par l’intermédiaire de Monsieur Chassin du Guerny nous avons eu accès à une transcription du notariat complet de St- Jean-du-Gard. Nous avons pu l’analyser et en tirer quelques enseignements à propos de l’usage des bijoux à caractère religieux . Il est clair que ces enseignements ne concernent que la communauté de St-Jean-du-Gard et qu’il conviendrait d’élargir la démarche à d’autres communautés voisines pour en tirer des conclusions plus générales. Par ailleurs ces données issues du seul notariat ne sont pas exhaustives, elles ne permettent en aucun cas de cerner totalement l’usage de ces bijoux, et plus particulièrement d’en situer la première apparition. En revanche elles fournissent des renseignements très précieux qu’aucune autre source n’a permis d’appréhender.

Plus précisément c’est dans les contrats de mariage, au descriptif de la dot, que ces bijoux se rencontrent le plus ; à un degré bien moindre et presque accidentellement, on en trouve trace aussi dans les testaments et les inventaires après décès.

 

A la fin du Moyen-Age, les dots sont généralement exprimées en monnaies sonnantes et trébuchantes et en robes. Vers le milieu du XVIe siècle, d’autres effets ("linceuls" , couvertures, nappes, serviettes...) font leur apparition, puis des biens fonds et des objets mobiliers (lits et coffres, étains...) qui se systématisent dans la première moitié du XVIIe (tout en pouvant être complété par des "cabaux": outillage et bétail) tandis que les robes disparaissent. Les premiers bijoux se rencontrent de façon exceptionnelle à la fin du XVIe, il s’agit surtout de chaînes d’or ou de ceintures d’argent. Dans la deuxième moitié du XVIIe ce sont les bagues lisses ou garnies de pierres qui se généralisent, alors que les claviers (17) d’argent ne deviendront communs qu’au cours de la première moitié du XVIIIe. Les bijoux à caractère religieux n’apparaissent dans les dots de mariage que vers 1720, leur fréquence progresse dans les années 40, pour connaître un apogée entre 1775 et 1790.

Entre 1700 et 1793, sur 3100 contrats analysés 300 (chiffres ronds), soit 10% environ, font état de bijoux religieux. Le bijou religieux n’est que rarement mentionné seul, il est associé à d’autres bijoux, bagues ou claviers, et dans la majeure partie des cas on trouve les trois ensemble. La valeur estimée en numéraire est souvent mentionnée globalement, de façon beaucoup plus rare séparément. Notons enfin que de façon très fréquente ces bijoux appartiennent en propre à la jeune fille, comme actif de son travail, "de son industrie" comme il est précisément écrit. Parfois la transmission de mère à fille est précisée. Ces bijoux religieux (exception faite peut-être de la croix latine) se trouvent indifféremment dans toutes les classes sociales (bourgeois, ménagers, commerçants, tisserands, faiseurs de bas, peigneurs, "brassiers", travailleurs de terre à la journée...), y compris les plus pauvres, tout au moins dans les périodes de grande fréquence. Même si la proportionnalité de la répartition des bijoux ne reflète pas exactement la réalité sociale, les classes défavorisées restent tout de même massivement représentées. Il semble néanmoins que, dans la période suivant de près l’introduction de ces types de bijoux dans le notariat (mais il faudrait y regarder de plus près), on les trouve en priorité chez les notables.

 

Quelques exemples:

 

7 février 1745. Contrat de mariage entre André Roux maître teinturier fils de ... d’Anduze, et Elizabeth Gibert... dotée de 400 livres données par ses parents et aussi de son chef porte 1000 livres, un grand cabinet bois noyer, un crochet d’argent, deux bagues or et une badine d’or le tout estimé 100 livres qu’elle a gagné de son industrie... AD30 2-E-58/485.

27 juillet 1748. Contrat de mariage entre Jean Aurès tisserand fils de ... de St-André-de-Valborgne et Marie Berty fille de ... du Vignal paroisse de St-Jean-de-Gardonnenque, elle porte 150 livres outre son clavier de valeur 36 livres, un Saint-Esprit d’or avec glissoir 15 livres, et deux bagues 20 livres ... AD30 2-E-58/485.

20 février 1780. Contrat de mariage de Jacques Gout fils de ... faiseur de bas de St-Jean-de-Gardonnenque et Jeanne Ramadier fille de feu François Ramadier et ..., dotée par sa mère de 60 livres, un chaudron, et une croix de Malte d’or valeur 22 livres... AD30 2-E-58/560.

13 avril 1778. Contrat de mariage entre Antoine Rodier journalier travailleur de terre, fils de ..., de St-Etienne-de-Valdonez, diocèse de Mende et à St-Jean-de-Gardonnenque depuis plusieurs années et Marie-Anne Sanguinède fille de ..., se constitue tous ses biens dont 70 livres pour valeur d’un clavier d’argent, une croix et une bague d’or...

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Etude cas par cas

Le Saint-Esprit

C’est en 1719-1720 qu’on rencontre les premiers à St-Jean-du-Gard. Ils se développent dans les années 1730, et connaissent leur fréquence maximale entre 1765 et 1770. Sur l’ensemble de la période, nous en avons repéré 167 soit 55,66% de l’ensemble des bijoux religieux. Sept d’entre eux sont associés à un glissoir:

- il est fait état de trois "glissoir au Saint-Esprit",

- aussi de trois "Saint-Esprit avec son glissoir",

- dans un cas il est dit "un Saint-Esprit et Glissoir",

- on a rencontré aussi sur l’ensemble deux glissoirs seuls.

Dans la majeure partie des cas le métal dans lequel le Saint-Esprit a été fait est précisé: il s’agit exclusivement de l’or.

Leur valeur est rarement mentionnée indépendamment d’autres effets, elle est variable suivant l’objet: 10, 12, 15 et 20 livres.

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La Badine

Nous en avons dénombré 64 (21,33% du corpus) entre 1745 et 1793, dont 2 dans des testaments et 1 dans un inventaire après décès. C’est entre 1770 et 1780 qu’elles sont les plus fréquentes.

- deux de ces badines étaient dites "montées de diamants",

- une était dite "avec pierres",

- une était dite "croix badine",

- une autre "croix badine de diamant" son prix de 500 livres.

- deux de ces badines étaient associées (outre bagues, claviers...) à un Saint-Esprit

- un l’était à 1 croix d’or

- un autre à une croix de diamants.

Leur valeur varie de 10 à 30 livres ou beaucoup plus (500 l.) pour certains bijoux moins communs. La majorité de ces bijoux sont dits être en or. Cependant les badines dont les axes sont cruciformes ainsi que les papillons que nous connaissons sont plutôt en argent associé à des pierres incolores. On peut se demander si les badines ou branlantes, suivant l’expression de Boissier de Sauvage (cf. supra) dont le métal est l’or, ne sont pas des "Saint-Esprit" rehaussés ou non de pierreries (grenats ou rubis) et dotés de trois larmes mobiles suspendues aux ailes et au bec.

Il semble que les badines puissent appartenir indifféremment aux protestantes comme aux catholiques. Les mentions "croix badines" ou celles les associant avec des croix latines sont révélatrices d’appartenances catholiques. En revanche, quand elles sont associées avec des "Saint Esprit", on est certainement en présence d’un milieu protestant.

Elles peuvent être d’une grande valeur et appartenir aux milieux les plus aisés. Nous avons déjà fait un constat identique pour les régions voisines, Languedoc et Provence. Mentionnons toutefois une différence: le terme "papillon" n’a pas été relevé une seule fois dans le notariat de St-Jean-du-Gard.

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Les croix latines ou catholiques

Elles n’apparaissent qu’en 1756, et ne sont que 26 soit 8,66% seulement de notre corpus. L’une d’entre elles a été repérée dans un testament.

- sept sont garnies de pierres ou diamants.

- une repérée en 1769, garnie de diamants, se trouve dans une famille protestante, les Mazelet seigneurs de la Baume, paroisse de Peyrolles.

- neuf d’entre elles, soit 35%, correspondent à des contrats dont un des conjoints au moins est étranger aux Cévennes et originaire d’un diocèse catholique (St-Flour en Auvergne, diocèse de Mende, de Rodez, de Lyon...).

Le fait qu’une de ces croix de grande valeur appartienne à une protestante n’est pas pour surprendre. Le témoignage du curé de Bernis (cf. supra) rapporte la même chose dans la plaine languedocienne.

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Les croix de Malte

La première mention de croix de Malte à propos d’un bijou est de 1701. Il s’agit de ...bagues, l’une turquoise l’autre croix de Malte. Il ne peut y avoir d’erreur d’interprétation ou de lecture, car ce contrat de mariage a été établi deux fois chez deux notaires différents et la formule est identique. Ce type de bague est présenté pour le Dauphiné comme d’origine protestante (cf. supra).

Les 43 autres mentions (dont une dans un inventaire après décès) représentent 14,33% du corpus, et se situent entre 1770 et 1793, avec une forte densité de 1775 à 1790.

Toutes celles dont le métal est précisé sont en or.

Une est mentionnée "croix de Malte avec son coulant" (1785),

Deux sont mentionnées "croix de Malte avec son coeur" (1785-1787),

Une autre hors période (1799) est mentionnée "croix de Malte dans son glissoir".

Comme tous les bijoux religieux, elles sont généralement associées à d’autres bijoux:

- huit sont seules,

- six sont avec une ou deux bagues,

- sept sont avec un clavier d’argent,

- deux sont avec des boucles d’argent,

- vingt sont avec bagues et clavier.

Leurs valeurs sont variables: 7, 12, 13, 16, 22 livres... (les bagues de 6 à 12 livres, les claviers de 30 à 40 livres).

Rien ne permet de préciser s’il s’agit de croix de Malte seules ou bien de croix de Malte complétée d’une colombe ou d’une larme.

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1 - Pour mieux appréhender l’importance de la croix latine dans les usages populaires des milieux catholique dont le développement ici serait hors de propos, se référer à: Joseph VAYLET, La Croix dans le Folklore, Rodez, 1978, 83 p. Retour au texte

2 - [Théodore de BEZE], Histoire Ecclésiastique des Eglises Réformées au Royaume de France, 1580, rééd. Toulouse, 1882, p. 386. Retour au texte

3 - Ce règlement, collé sur la première page d’un registre de mariages de nouveaux convertis de Nîmes et commencé en 1738 (AD30, G 1309), est signalé par Albert DOUMERGUE, (in Nos garrigues et les assemblées au Désert, Bellegarde, 1924) .Retour au texte

4 - Fernand BENOIT, La Provence et le Contat Venaissin, Arts et traditions populaires, Aubanel, 1975. Retour au texte

5 - Article de Dominique SERENA in Claudette JOANNIS, Bijoux des régions de France, Flammarion, 1992. Retour au texte

6 - Pierre BOURGUET, La croix huguenote, Les bergers et les mages, s.d., 62 p. Retour au texte

7 - JMI BOIFFILS DE MASSANNE, Souvenirs de mon temps, 1824-1900, première partie 1824-1842, p. 17, manuscrit conservé aux AD30, diffusion en photocopies par L.C.C., 1985. Retour au texte

8 - Albert DOUMERGUE, op. cit., Pierre BOURGUET, op. cit.. Retour au texte

9 - Abbé VALETTE, Histoire des Prophètes des Cévennes, 1754-1761, 2 vol. manuscrits conservés à la Bibliothèque municipale de Nîmes (Médiathèque), N° 13848. Retour au texte

10 - Aujourd’hui rue de l’Hôtel de Ville. Retour au texte

11 - Claudette JOANNIS, op. cit. Retour au texte

12 - Philippe JOUTARD, dans la bibliographie de la Légende de Camisards (Gallimard, 1977), situe le manuscrit de l’abbé Valette en 1754-1761. Retour au texte

13 - Cf. supra. Retour au texte

14 - Fernand BENOIT, op. cit. Retour au texte

15 - Claudette JOANNIS, op. cit. Retour au texte

16 - Malheureusement la coupure de journal provenant des archives du pasteur Gaston Cadix ne porte pas les références de la publication (sans doute un quotidien) et la légende d’accompagnement sous le titre L’ébéniste huguenot résistant ne fournit aucune précision sur l’origine ou la localisation de ce meuble. Retour au texte

17 - Clavier, clavèr en occitan, est le crochet garni d'une chaîne que les femmes portaient à la ceinture et qui originairement servait à suspendre les clefs des coffres et armoires. A la fin du XVIIIe siècle, début du XIXe siècle il ne servait plus qu'à attacher les ciseaux. Retour au texte

 

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